
On était dans la tempête et il faisait froid. Le vent aigu des crises qui déchirent, un sifflement que nous ne connaissions que trop bien. Alors, on s’est dit qu’il faudrait recommencer. Comme on l’avait fait en 2000, en 2002, en 2006.
Recommencer à être ensemble, à jeter des échelles contre des murs, à se lancer à l’assaut des forteresses de l’impossible. Et retrouver le goût de la fête.
Une fête magique et majestueuse, que nous, les gens d’ici, avec toutes nos couleurs et tous nos accents, on mettrait en musique. Une fête que l’on préparerait longtemps à l’avance, avec des rites et des rythmes, et puis on serait de plus en plus, et on nous verrait de partout. Et alors, alors enfin, sur la place de notre ville, au parvis de l’église, on jouerait ensemble, comme un Mystère d’un nouvel âge, l’histoire de notre appétit de vivre et on dessinerait dans le ciel notre futur. Ensemble.
Et d’abord, on danserait...
On serait deux mille danseurs, deux mille amoureux fous de la danse, défilant dans l’air de mai, dans un procession couleur de lune. Il y aurait de la lumière partout, et on se serrerait dans une gerbe d’élans autour de notre îlot sacré, la place de la Louve. On se donnerait la main, et comme au carnaval, le claquement de nos pas sur le sol ferait trembler de joie les murs des autres villes qui nous écouteraient danser et qui entreraient dans la ronde avec nous…
Et puis on ferait de la musique, de la grande musique, avec des dizaines et des dizaines de musiciens, qui joueraient de tous les instruments, on aurait un orchestre tellement grand qu’avec notre musique, on ferait danser les étoiles autour de la Lune, et elles se hâteraient lentement autour d’elle, comme dans une valse, pour l’enlacer et elles nous feraient rêver d’ailleurs, un ailleurs que l’on aurait envie de toucher du doigt et de visiter.
Et tout le temps ce Grand Orchestre National Lunaire nous accompagnerait : il jouerait devant nous les jours de conquête et nous suivrait dans nos chagrins, et il grandirait à chaque sortie d’un brin et de flûte, d’un écho de tambour ou d’une corde de violon…
On aurait dansé, on aurait chanté, on serait presque prêts, déjà ensemble, mais pas encore assez. Alors, on se mettrait toutes et tous sur notre 31 et on voudrait qu’on nous prenne en photo, pour que tout le monde voit comment on peut sous la poussière, sous la cendre, retrouver un chemin, redevenir un chercheur de pistes, un découvreur de trésor. Et dans chacun des quartiers de la ville, on se photographierait, on serait tous souriants, et très beaux, dans nos beaux costumes et dans nos jolies robes, et dans nos uniformes. Et on développerait de nous des photos tellement grandes qu’elles seront vues de la lune, comme du ciel on voit les lumières de nos autoroutes et la grande muraille de Chine. Et tout le monde saurait, en voyant nos grands, grands sourires de là-haut, que c’est là, chez ces gens qui sourient malgré tout et qui se font tous beaux pour leur fête, que c’est là, à La Louvière, où l’on sait comment décrocher la Lune.
Et là, là vraiment, tous rassemblés sur le parvis, on jouerait notre grand jeu, comme si tous on était comédiens d’une immense compagnie, et on répéterait les gestes : faire surgir sur le toit de notre église sans clocher le croissant de Lune comme un berceau où nos rêves endormis nous attendent, lancer les assauts de voltigeurs légers, tirer les cordes et le voir venir sur le boulevard, lui, ce gars tout simple qui nous ressemble, Sancho, ce type qui rejoue notre histoire avec nous, qui nous en libère, en affrontant les épreuves à notre place et qui là-haut nous ouvre les portes d’un autre demain possible.
Comme nous, Sancho, le héros des trois premières traversées de l’impossible, aurait épuisé les ressources de l’individualisme, de l’effort solitaire, de la foi en soi et seulement en soi. Tout seul, il ne peut rien. Ensemble on est plus fort : on a moins peur, on a moins froid. On avancerait avec lui.
Sancho traverserait la foule, où on serait tous et on lui ouvrirait le chemin. Sancho ne serait plus seul. Chaque pas en avant, chaque échelon gravi, on le gagnerait ensemble, au prix d’un effort consenti collectivement, et on serait chacun bénéficiaire de l’effort commun : c’est Ensemble, enfin, que l’on va décrocher la Lune..
Ce serait comme boucler une boucle, un cycle : neuf ans. On regarderait le ciel dans les yeux et on tendrait les bras vers le soleil, la lune et les étoiles, qui renvoient dans chaque paire d’yeux leurs éclats d’espoir et de persévérance, sur la place Maugrétout, justement, où, aux premières heures de l’histoire la Ville, despionniers ont creusé, « malgré tout », malgré les difficultés, pour chercher, la première veine de charbon. Et cet éclat de lune, que l’on aura cueilli avec lui, avec Sancho, on le garderait, bien serré au creux de la main, et avec lui,on nettoierait la ville, on la ferait grandir, on ferait entrer La Louvière dans un futur qui nous ressemble, un futur plein de sourires, de musique et de danse… Ensemble, on décrocherait la lune.
Franco Dragone
Directeur artistique