
Il fut un temps où le Hainaut en général, et La Louvière en particulier, portrait à son bord une foule de ces pilleurs de fonds que l’on appelle des capitaines d’industrie… Verrerie, métallurgie, faïencerie, partout ils plantaient leurs pavillons noirs déguisés en enseignes, installaient leurs écrasants vaisseaux, emplis de fours, de coulées rouges, aveuglantes et brûlantes, et tailladaient le ciel de leurs marées noires de fumées et de poussières, qui rendaient l’herbe grise mais la région prospère. Sols éventrés, ouvriers vidés, grands bals dans les maisons bourgeoises.
Embarqués dans leurs sillages, en fond de cale, une armada d’hommes et de femmes, qui ancraient dans le travail, les mines et les usines, leurs rêves de bonheurs simples et d’une vie un peu moins dure…
Lacs, envolés les capitaines, flibustiers distingués, vers la haute finance et les paradis fiscaux. Adieu la vitesse de croisière, bonjour la galère. Soutiers et marins restent à quai avec, entre les lèvres et dans le cœur, comme un goût de cendres et l’écume de la rage. Mais pas de bras ballants. La ville perdait, peut-être, sa force économique, mais pas ses envies de grands larges culturels, intellectuels, idéologiques. Sous les décombres de l’industrie poussent les germes d’une utopie, bien vivante, et décidé à renverser l’image d’un no man’s land et d’une région désaffectée.
Ce bout de terre, ce trou perdu, c’est le mien. C’est sur son air, son soleil, ses paysages, ses habitants, ses énergies jamais démenties que je voudrais bâtir une vaste maison, un navire aux voiles gonflées d’envies et porté par une lame de fond qui ressemble à l’espoir. Et décrocher la lune…
Mon premier grain de sel, un geste. Juste un spectacle, sans doute, mais aussi une déclaration d’intentions, et de guerre, contre les relents de la fatalité et les ombres d’un avenir encore indéfini. Un clin d’œil complice à tous ceux qui ont fait de ce lieu un endroit où il fait bon rêver.
Etre enthousiaste, cela signifie être habité des dieux. Les temps sont venus d’attiser, et de souffler sur les feux de la création qui couvent sous le Centre. De soutenir la résistance constructive des gens d’ici, créateurs, politiques, artistes, techniciens, qui ont la volonté de redessiner et de recréer les contours d’une vie en constante ébullition. De s’engouffrer dans ces vagues et marées qui, à contre-courant, croient encore que tout demeure possible. Lancer une balise d’allégresse…
Franco Dragone
La Louvière - Mars 2000